Le musée Jacquemart-André met à l’honneur le grand peintre vénitien Tintoret dans une exposition synthétique et thématique qui retrace l’ensemble de son parcours et explore sa réception dans la peinture française du XIXᵉ siècle.

Surnommé Tintoret ou Tintoretto ( « le petit teinturier » ) en italien, en référence au métier de teinturier de son père et à sa petite taille, Jacomo Robusti (1518/19-1594) est une figure incontournable de la Renaissance italienne. À Venise, où il exerça toute sa vie, les toiles de Tintoret sont partout : dans les églises, les scuole, les palais. Une œuvre prolifique d’un artiste décrit par le premier historien de l’art Giorgio Vasari (1511-1574) comme le « plus terrible esprit que la peinture n’ait jamais connu » (1568). Terrible, Tintoret l’est surtout en raison de son style, vif, rapide et résolument moderne pour son époque. Tantôt admiré, tantôt dédaigné par ses contemporains et ses successeurs, Tintoret n’a en tout cas jamais cessé de fasciner. Relevant le défi de retracer le parcours du maître sans exposer certaines de ses œuvres phares demeurées à Venise, le musée Jacquemart-André lève le voile sur cet artiste ambigu à travers une trentaine de peintures et d’œuvres graphiques.

Derrière le nom Tintoret, il n’y a pas seulement un peintre, mais une petite entreprise, familiale et ambitieuse. Dans la prospère Venise de Tintoret, les puissants rivalisent de beauté et multiplient les commande artistiques. Parmi les ateliers vénitiens, celui de Tintoret se distingue par sa productivité et son héritage, qui s’inscrit dans le sillage des grands noms de la peinture italienne : la devise « le dessin de Michel-Ange et le coloris de Titien » est inscrite sur l’un des murs de son atelier. Les assistants de Tintoret, formés au dessin et à la copie d’après moulages, mais aussi sa fille Marietta et son fils Domenico travaillent à la réalisation de portraits et de toiles monumentales sous l’égide du maître. Une diversité de mains qui complexifie d’ailleurs aujourd’hui l’attribution d’une œuvre à Tintoret. Pour se démarquer, le peintre s’éloigne des figures ordonnées du Titien et affirme une autre manière de peindre, libre et inventive.

Couleurs et mouvement. Dès la première salle de l’exposition, on est frappé par la vivacité des couleurs et la domination du mouvement. L’exemple le plus parlant est sans doute le panneau Orphée implorant Pluton réalisé vers 1541-1542. Les figures d’Orphée et de Pluton se dessinent devant des lignes sinueuses blanches, bleus et jaune menaçantes, comme les flammes de l’enfer représentées en bas du tableau. Sur un autre mur, la toile l’Adoration des bergers, peinte vers 1555-1560 et conservée à l’église Saint-Eustache, révèle des traits de pinceaux esquissés conférant à l’œuvre un sentiment d’inachevé. En y regardant de plus près, on remarque de légers épis de blés au pied de la figure de Marie à peine esquissé. Des traces qui constituent autant d’indices de sa fameuse prestezza (« promptitude »). Tout semble indiquer que l’artiste réalise ses œuvres en un seul jet, avec vigueur. Et c’est bien le cas. Le peintre est réputé pour sa rapidité d’exécution qui laisse transparaître son geste.

Détail du décor de Jacomo Tintoretto, dit Tintoret, Orphée implorant Pluton, huile sur panneau (vers 1541-1542), 153 x 133 cm, Modène, Gallerie Estensi

Ombres, lumières et corps. La copie de La Tentation de Saint Antoine par Paul Cézanne (1839-1906) présentée à la fin de l’exposition résume la manière de peindre de Tintoret : le peintre moderne représente simplement des zones d’ombres et de lumières ainsi que des formes colorées. Tintoret s’attache plus aux contrastes de la lumière pour dessiner un corps qu’à la proportion. Pour s’en convaincre, il faut observer ses dessins, réalisés à partir de moulages. Le dos d’un homme à la musculature impressionnante prend forme par des traits de crayons noirs sur de la lumière. Tout comme Michel-Ange exagère les muscles dans ses sculptures, Tintoret amplifie la sentimentalité des corps en les allongeant. Le corps est pour l’artiste un outil de pose pour exprimer un sentiment. Ses compositions audacieuses, dans lesquelles les figures humaines aux postures dramatiques prennent le dessus sur les décors ne cessent de faire circuler le regard donnant aux tableaux un caractère théâtral.

Détail de l’ Étude d’après un moulage de la sculpture de Michel-Ange dite “Le jour”, vers 1555-1560, pierre noire et gouache blanche sur papier, 27 x 37,8 cm, GrandPalaisRmn (musée du Louvre)

Détails. On pourrait rester des heures devant le Miracle de Saint Augustin, à laisser circuler son regard dans les détails de la scène qui représente des malades cherchant leur chemin. Ne pouvant tout dire de ce tableau, retenons un détail qui révèle l’intention du peintre à inclure le spectateur : l’un des personnages à droite du tableau tend la main vers nous, comme une invitation à le suivre. Dans Danaé, réalisée vers 1570, le peintre choisit de matérialiser la pluie d’or par des pièces de monnaie. Une manière singulière de faire apparaître l’objet et de ramener le spectateur à une forme de réalisme. Comme la tresse, le peigne ou les perles merveilleusement exécutés dans le tableau Suzanne et les vieillards, chaque détail a sa place, comme un surgissement de l’incongru et de la réalité dans le tableau. C’est aussi cette imagination qui fait de Tintoret un génie, cette capacité à composer un épisode biblique ou hagiographique en une mise en scène originale.

Tintoret, Le Miracle de Saint Augustin, (1547-1549), huile sur toile, 255 x 174,5 cm, Vicence, Museo Civico di palazzo Chiericati
Jacomo Tintoretto, dit Tintoret, Danaé (vers 1578), huile sur toile, 142 x 182 cm, Lyon, musée des Beaux-Arts de Lyon

Portrait. C’est sans aucun doute dans ce genre pictural que Tintoret se montre le plus sage. À l’inverse de ses grandes compositions complexes et dynamiques, les portraits du peintre vénitien sont étonnamment sobres. L’artiste fait le choix de figurer ses personnages dans un décor sombre et de concentrer la lumière du tableau sur leurs visages. Il en ressort une intensification des regards des figures peintes, mettant en lumière leur individualité.

Dans Portrait d’homme, dit de Soranzo, l’artiste fait émerger du fond uni de la toile la barbe rousse et le visage à la peau claire de l’homme peint grâce à un subtil jeu de lumière. L’autoportrait de Tintoret, copié par Manet en 1854 et qui sert d’affiche à l’exposition, utilise le même procédé. L’enjeu économique derrière le portrait, outil de représentation sociale et moyen de susciter la confiance de ses clients, explique peut-être ce dépouillement du décor au profit de l’attention particulière portée aux traits du visage.

Jacopo Robusti, dit Tintoret, Portrait d’homme, dit de Soranzo, XVIe siècle, © Musée d’arts de Nantes

Le parcours de l’exposition se clôture par la présentation de plusieurs toiles de peintres français du XIXe siècle. On retrouve notamment Le Christ sur la croix de Delacroix, La Tentation de saint Antoine par Cézanne, un petit tableau anecdotique d’Ingres sur la rencontre de Tintoret avec le poète Pietro Aretino et la copie de l’autoportrait de Tintoret par Manet. Ces œuvres sont exposées aux côtés d’artistes moins célèbres de nos jours comme le peintre décorateur Paul Baudry ou l’orientaliste Felix Ziem. Ces salles sont l’occasion de rappeler le regain d’intérêt qu’a suscité Tintoret parmi une multitude d’artistes rattachés à des courants très différents.

Cette sélection d’œuvres ne s’impose cependant pas avec autant de force que celles du Tintoret. Ainsi, l’exposition a surtout le mérite de nous permettre d’approcher les peintures du Tintoret de près, nous faisant en quelque sorte rentrer dans l’atelier du maître. Elle constitue l’occasion de voir ou de revoir Tintoret dans son ensemble en nous positionnant face à des œuvres inédites pour mieux les appréhender en vrai.

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