Le Petit Palais présente la première grande rétrospective consacrée à Eva Gonzalès (1847-1883), unique élève d’Edouard Manet (1832-1883), disparue à l’âge de seulement 36 ans, et redonne toute sa profondeur à une peintre estampillée de « femme impressionniste ».

Saviez-vous qu’Edouard Manet, le peintre du scandaleux Le déjeuner sur l’herbe exposé au Salon des Refusés en 1863, avait eu pour seule et unique élève une femme, du nom d’Eva Gonzalès ? Tombée dans l’oubli malgré sa présence au Salon, l’artiste est aujourd’hui mise à l’honneur au Petit Palais dans une rétrospective d’envergure, la première depuis 1885. À cette occasion, l’institution entend questionner la liberté de la peintre, aussi bien dans son art que dans sa vie, qui résonne étonnamment avec son œuvre.
Libre, Eva Gonzalès l’est d’abord par son métier. Dans la société moderne du Paris de la seconde moitié du XIXe siècle, les femmes peintres qui exposent au Salon ne sont pas nombreuses. Pour percer dans cette voie, mieux vaut être issue d’un milieu bourgeois et fréquenter les bonnes personnes. C’est bien le cas d’Eva Gonzalès, fille d’Emmanuel Gonzalès, journaliste et homme de lettres réputé d’origine espagnole, et de Céline Ragut, musicienne qui tient un salon fréquenté par le Tout-Paris littéraire. Son milieu constitue un cadre favorable pour étudier la peinture et, à l’âge de 19 ans, Eva Gonzalès entre dans l’atelier pour femmes de Charles Chaplin, peintre mondain spécialiste des représentations de figures féminines. L’exposition revient sur cette période d’apprentissage de l’art à travers des peintures à l’huile et des pastels d’Eva Gonzalès, mais aussi de son maître ou de ses amis comme le peintre Alfred Stevens.
Déjà, ses œuvres révèlent un style à soi, caractérisé par un penchant pour une facture esquissée, et un fort intérêt à retranscrire la tension de sujets féminins et intimes. La volonté de l’artiste à se détacher de la formation académique de son maître se confirme dans son rapprochement avec Edouard Manet. En 1869, la jeune femme fait la rencontre d’Edouard Manet par l’intermédiaire du peintre belge Alfred Stevens. Fascinée par ce personnage très controversé, elle pose pour lui et devient son élève. Ce changement de maître, audacieux car Manet n’a pas bonne réputation parmi le jury du Salon officiel, révèle sa volonté à défendre une peinture nouvelle. Si son œuvre se rapproche de celle des impressionnistes, elle ne souhaite pour autant pas rejoindre le mouvement. Certains tableaux de Gonzalès laissent deviner l’empreinte de Manet. C’est notamment le cas de la première toile de l’artiste achetée bien des années après sa mort par le Louvre, qui avait été refusé au Salon de 1874 : Une loge aux Italiens (vers 1874). Le traitement de l’homme et de la femme peints et la composition du tableau ne peut nous empêcher de penser au Déjeuner sur l’herbe ou encore à l’Olympia, deux tableaux réalisés en 1863 par Manet. À la manière de Manet, les deux figures se détachent du fond de la loge dans un flou maîtrisé. Les peaux claires tranchent avec le décor sombre laissant apparaître distinctement quelques accessoires déterminants : un bouquet de fleurs, une paire de jumelle, les roses qui agrémentent la robe bleue de la femme et la corde or du rideau. À travers cette loge, c’est aussi l’intimité de l’artiste qui transparaît. On y reconnaît sa sœur, Jeanne, et son mari, Henri Guérard, graveur et peintre. Deux personnages qui ont servi de modèles de manière récurrente à l’artiste.
En présentant les œuvres d’Eva Gonzalès aux côtés de celles d’autres artistes qu’elle a côtoyé, comme celles de son mari Henri Guérard ou de Manet, l’exposition retrace le parcours créatif d’une femme ayant toujours cherché à se faire sa place dans le milieu artistique parisien en pleine évolution. Des tableaux comme La Psyché ou Le Réveil traduisent la diffusion d’un art indépendant, attaché à traduire la psychologie des figures représentées. Ses vues des plages de Normandie, lieu de villégiature pour les artistes parisiens, rappellent la diffusion de la peinture sur le motif à cette période. Une salle entièrement dédiée aux gravures et à la peinture décorative comme une série d’éventails aux motifs naturels rend compte de l’influence de l’esthétique japonaise sur les artistes occidentaux. C’est toute une vie, mondaine et parisienne, qui s’érige en esthétique picturale.
Plus que libre, Eva Gonzalès est indépendante et moderne, en ayant emprunté un chemin bien différent de figures féminines comme Mary Cassat, Berthe Morisot ou Marie Bacquemont auxquelles on l’associe souvent. L’exposition le rappelle d’ailleurs bien avec la présentation de plusieurs toiles de ces artistes. Décédée à la suite d’une embolie des suites de son accouchement, et seulement trois jours après la mort de Manet, Eva Gonzalès laisse derrière nombres de toiles et pastels qui révèlent sa singularité. Sa vie et son œuvre nous apprennent ce qu’était être une femme peintre dans la société mondaine du Paris de son époque et disent quelque chose de l’évolution de la peinture française. Le Petit Palais nous présente ainsi un personnage manquant dans la compréhension du cercle artistique du Paris de la fin du XIXe siècle, avec une grande subtilité, s’attachant à se défaire des étiquettes commodes de l’histoire de l’art.
